Les nouveaux géants du numérique français et leur impact sur le tissu économique local pour les territoires et les emplois

Les nouveaux géants du numérique français et leur impact sur le tissu économique local pour les territoires et les emplois

En une décennie, la France est passée d’un pays “en retard sur le numérique” à un écosystème capable de faire émerger des entreprises valorisées plusieurs milliards d’euros, présentes à l’international et employant des milliers de personnes. Ces nouveaux géants du numérique – Doctolib, Back Market, Mirakl, Qonto, ManoMano, OVHcloud, BlaBlaCar, contentsquare et quelques autres – ne transforment pas seulement la tech française : ils redessinent aussi le tissu économique local, les bassins d’emploi et les équilibres territoriaux.

Pour un dirigeant, un élu local ou un responsable de cluster, la vraie question n’est pas de savoir si ces géants sont une “bonne nouvelle” abstraite pour la French Tech, mais : que changent-ils concrètement pour mon territoire, mes équipes, mes fournisseurs, mes concurrents ? Et surtout : comment s’en servir comme levier plutôt que de les subir ?

Nouveaux géants du numérique français : de qui parle-t-on ?

On peut définir ces “nouveaux géants” comme des entreprises :

  • créées majoritairement après 2005,
  • ayant passé le cap de plusieurs centaines de millions d’euros de valorisation (souvent au-delà du milliard),
  • employant déjà plusieurs centaines voire milliers de salariés,
  • présentes dans plusieurs pays, mais avec un ancrage fort en France.

Quelques repères chiffrés (données publiques 2023–2024) :

  • Doctolib : plus de 3 000 salariés, présent dans 3 pays, valorisation estimée autour de 6 milliards d’euros, siège à Levallois-Perret, nombreux bureaux régionaux.
  • Back Market : plus de 650 salariés, plateformes dans plus de 10 pays, bureaux à Paris, Bordeaux et à l’international ; champion du reconditionné.
  • Qonto : plus de 1 300 salariés, néobanque B2B implantée à Paris et dans plusieurs capitales européennes.
  • OVHcloud : près de 2 900 salariés, plusieurs data centers en France (Roubaix, Gravelines, Strasbourg…), acteur clé du cloud souverain, coté en bourse à Paris.
  • Mirakl : plus de 900 salariés, plateformes de marketplace B2B/B2C, bureaux à Paris mais aussi Boston, Londres, Munich, etc.

On peut y ajouter des acteurs comme BlaBlaCar, Deezer, ManoMano, Ivalua, Shift Technology, Believe… La plupart figurent dans des programmes comme le Next40 ou le French Tech 120, indicateurs utiles pour repérer ceux qui atteignent une taille critique.

À retenir : ces entreprises ne sont plus des “start-up” au sens classique, mais des scale-ups industrielles qui produisent un effet massif sur leur environnement : emploi qualifié, sous-traitance, immobilier d’entreprise, attractivité étudiante et même identité du territoire.

Un impact direct sur l’emploi local

Les nouveaux géants du numérique créent certes des emplois à Paris, mais pas seulement. Selon la Mission French Tech, l’écosystème French Tech représenterait plus de 1,1 million d’emplois directs et indirects. Quand un géant du numérique se développe, il entraîne mécaniquement : recrutements massifs, montée en compétences, et redistribution des cartes sur le marché du travail local.

Trois effets se combinent.

1. Création d’emplois directs qualifiés

  • Postes techniques (développeurs, data scientists, ingénieurs cloud…)
  • Postes commerciaux (sales B2B, account managers, business developers),
  • Fonctions support (RH, finance, juridique, office management, IT interne…).

Doctolib, par exemple, a ouvert des bureaux commerciaux dans de nombreuses métropoles pour être au plus près des cabinets médicaux et établissements de santé. Résultat : des dizaines d’emplois créés dans des villes moyennes qui n’avaient pas forcément l’habitude d’accueillir des scale-ups.

2. Emplois indirects et “halo” économique

Un acteur comme OVHcloud ne se contente pas d’employer des ingénieurs à Roubaix ou Gravelines :

  • il fait travailler des fournisseurs locaux (électricité, construction, maintenance, sécurité, nettoyage),
  • il stimule la formation (partenariats écoles d’ingénieurs, IUT, universités),
  • il tire vers le haut tout un écosystème de SSII/ESN et de freelances.

Chaque emploi direct dans une grande entreprise technologique peut générer 1,5 à 3 emplois indirects selon les études sectorielles (services, logistique, prestations intellectuelles, restauration, etc.).

3. Reconfiguration du marché du travail local

Quand un géant numérique s’installe ou se développe fortement sur un territoire :

  • les salaires dans certains métiers (développeurs, product managers) augmentent,
  • les PME locales ont plus de mal à recruter ou à retenir leurs talents,
  • de nouveaux profils arrivent de l’extérieur, modifiant le profil socio-économique du bassin d’emploi.

À Lyon, Nantes ou Lille, de nombreux dirigeants de PME industrielles ou de services témoignent d’une difficulté accrue à recruter des développeurs ou des chefs de projet IT depuis l’arrivée de grands acteurs numériques locaux ou de bureaux régionaux d’ETI tech.

Question à se poser pour un dirigeant local : suis-je prêt à affronter cette concurrence sur les talents (salaires, télétravail, flexibilité, marque employeur), ou dois-je revoir ma stratégie RH pour en faire une opportunité (partenariats, alternance, co-formation) ?

Transformation du tissu économique des territoires

L’impact ne se limite pas aux emplois. Ces géants jouent un rôle de structuration économique autour d’eux, comparable à celui qu’ont eu, en leur temps, les grandes usines industrielles ou les sièges de banques régionales.

1. Effet “cluster” et émergence de quartiers numériques

Quelques exemples parlants :

  • Paris 13e (Station F et alentours) : la concentration d’acteurs tech a fait émerger un quartier complet dédié au numérique, avec accélérateurs, cabinets de conseil, avocats spécialisés start-up, ESN, espaces de coworking, écoles.
  • Lille (Euratechnologies) : autour de ce campus se sont développées des dizaines de start-up, mais aussi l’implantation ou le renforcement d’acteurs comme OVHcloud ou des géants de la distribution cherchant à accélérer leur transformation digitale.
  • Sophia Antipolis : longtemps centré sur l’électronique et les télécoms, le parc technologique accueille aujourd’hui des scale-ups logicielles et IA qui irriguent toute la Côte d’Azur en compétences numériques.

Ces clusters facilitent les collaborations inter-entreprises et la circulation des compétences, mais créent aussi une forme de dépendance : le territoire se spécialise davantage, avec les opportunités et les vulnérabilités que cela implique.

2. Réinvention de secteurs traditionnels

Les nouveaux géants ne vivent pas en vase clos : ils bousculent des secteurs établis.

  • Doctolib transforme le parcours patient et le quotidien des cabinets médicaux, cliniques, hôpitaux, avec des effets sur l’organisation et l’emploi administratif.
  • Back Market restructure le secteur du reconditionné et pousse de nombreux petits ateliers de réparation à se professionnaliser pour devenir partenaires agréés.
  • Qonto ou October (financement participatif) obligent les banques régionales à revoir leur expérience client, leurs outils et parfois leurs agences physiques.
  • Mirakl pousse les distributeurs et industriels locaux à lancer leurs propres marketplaces, changeant la relation entre producteurs, grossistes et détaillants.

Pour un territoire, la question devient stratégique : suis-je en train d’accueillir un acteur qui va accélérer la montée en gamme de mes filières existantes, ou bien un concurrent frontal qui va affaiblir mes acteurs historiques ? Dans la plupart des cas, c’est un mélange des deux.

3. Immobilier d’entreprise et aménagement urbain

L’implantation de plusieurs centaines de salariés dans un quartier a des conséquences rapides :

  • hausse de la demande en bureaux modernes (flex office, espaces collaboratifs, proximité transports),
  • développement de services de restauration, mobilité douce, sport, crèches d’entreprise,
  • tension éventuelle sur le logement si une part significative des salariés s’installe à proximité.

À Bordeaux, par exemple, l’arrivée massive d’entreprises numériques et de bureaux régionaux de scale-ups a contribué à la hausse des loyers, alimentant des débats politiques sur la gentrification et la cohabitation avec les activités traditionnelles.

Risques et effets pervers à anticiper

Les nouveaux géants du numérique ne sont pas une baguette magique pour le développement local. Ils peuvent aussi générer des déséquilibres si le territoire ne pilote pas ces mutations.

1. Dépendance excessive à un seul acteur

Un territoire qui mise tout sur un champion local s’expose à un risque évident : changement de stratégie, fermeture d’un site, rachat par un groupe étranger, crise sectorielle. Les exemples ne manquent pas dans l’industrie ; la tech n’y échappe pas.

2. Tensions salariales et fuite de talents

Quand un géant numérique arrive, il peut proposer :

  • des salaires supérieurs de 20 à 40 % à la moyenne locale sur certains postes,
  • du télétravail massif, des avantages sociaux, un environnement de marque très attractif.

Résultat : les PME/TPE et même certaines ETI peinent à recruter ou voient partir leurs meilleurs profils. Sans action de leur part (formation interne, marque employeur, organisation du travail), la fracture se creuse.

3. Uniformisation et fragilisation du tissu de petites entreprises

Les marketplaces (Mirakl, ManoMano) ou plateformes (Back Market) peuvent :

  • offrir une visibilité inédite aux petits acteurs locaux,
  • mais aussi les rendre dépendants d’un canal de vente unique, avec des marges comprimées et un pouvoir de négociation limité.

Pour les commerces, ateliers de réparation, artisans, cette dépendance peut devenir un problème si les conditions changent (algorithmes, commissions, priorisation de certains vendeurs).

Comment les entreprises locales peuvent s’adosser à ces champions ?

Pour un dirigeant de PME ou d’ETI, la bonne approche n’est ni l’enthousiasme naïf ni la défiance systématique. Il s’agit de se positionner intelligemment dans la chaîne de valeur de ces géants.

1. Devenir fournisseur ou partenaire ciblé

Identifier où votre entreprise peut intervenir :

  • Prestations techniques : développement logiciel, intégration, cybersécurité, infogérance, maintenance IT.
  • Services opérationnels : logistique, SAV, formation des clients, déploiement terrain.
  • Expertise métier : connaissance d’un secteur précis (santé, industrie, retail) que la scale-up ne maîtrise pas encore totalement.

Action concrète : cartographiez les 5 à 10 géants numériques ayant déjà une présence ou un potentiel d’implantation dans votre région, et analysez systématiquement :

  • leurs offres,
  • leurs points de douleur (rapidement visibles dans leurs offres d’emploi, communiqués, conférences),
  • les domaines qu’ils externalisent.

Sur cette base, construisez 1 ou 2 propositions de valeur très ciblées pour entrer en contact (pilote, POC, co-développement).

2. Utiliser leurs solutions pour accélérer sa propre transformation

Les nouveaux géants vendent souvent aux entreprises locales :

  • des outils de paiement, de banque ou de gestion (Qonto, Lydia pour les pros, solutions SaaS diverses),
  • des marketplaces pour accéder à de nouveaux clients (Mirakl, ManoMano, Back Market),
  • des solutions cloud ou data (OVHcloud, acteurs IA et analytics).

L’enjeu est de ne pas les considérer comme “la concurrence de la banque d’en face” ou “un gadget de start-up”, mais comme des briques possibles de votre architecture opérationnelle. La vraie question : quels processus internes (facturation, prospection, service client, maintenance) pourraient gagner 20 à 30 % de productivité grâce à leurs outils ?

3. Co-investir dans les compétences

Plutôt que de subir la concurrence sur les talents, de plus en plus d’entreprises régionales :

  • montent des formations communes avec les scale-ups locales,
  • partagent des programmes d’alternance,
  • co-financent des chaires universitaires ou des écoles spécialisées (data, cybersécurité, product management).

Le bénéfice : sécuriser un flux de profils formés aux technologies les plus récentes, sans devoir systématiquement surenchérir sur les salaires.

Le rôle des collectivités et des acteurs publics

Les collectivités ne sont plus de simples “hébergeurs” de zones d’activités. Elles deviennent des architectes d’écosystèmes numériques locaux.

1. Piloter l’implantation plutôt que la subir

Un territoire attractif pour les géants du numérique doit :

  • proposer des lieux adaptés (bureaux modernes, fibre, mobilité),
  • anticiper les besoins en logements et infrastructures,
  • encadrer les impacts sur les commerces et les loyers.

L’enjeu n’est pas seulement de “faire venir” une scale-up, mais de :

  • diversifier les acteurs,
  • retenir les compétences,
  • articuler les nouveaux emplois avec les filières existantes (industrie, tourisme, agroalimentaire…).

2. Mettre la formation au centre du jeu

La vraie ressource critique pour ces géants, ce sont les compétences. Les métropoles qui tirent leur épingle du jeu sont celles qui :

  • adaptent rapidement leurs IUT, BTS, licences pro aux besoins du numérique,
  • développent des bootcamps (développeur, data, no code) en lien avec les entreprises,
  • facilitent les passerelles de reconversion pour les salariés des secteurs en mutation.

Pour un élu ou un responsable de région, la question-clé est simple : combien de diplômés opérationnels dans les métiers du numérique mon territoire est-il capable de produire chaque année, et comment ce chiffre va-t-il évoluer sur 3 à 5 ans ?

3. Favoriser les liens entre grands acteurs numériques et PME locales

Cela peut passer par :

  • des clubs de dirigeants mixant PME industrielles et scale-ups,
  • des appels à projets communs (innovation, transition écologique, industrie 4.0),
  • des plateformes locales de mise en relation “grand compte / PME” orientées numérique.

Objectif : faire des nouveaux géants un levier d’entraînement pour la base du tissu économique local, plutôt qu’un îlot déconnecté.

Checklist opérationnelle pour dirigeants et territoires

Pour passer de l’analyse à l’action, voici une checklist synthétique.

Pour les dirigeants de PME/ETI

  • Identifier 5 à 10 géants numériques (français ou étrangers) déjà présents ou en croissance sur mon territoire.
  • Cartographier leur chaîne de valeur : où achètent-ils ? que sous-traitent-ils ? quels services complémentaires pourraient-ils valoriser ?
  • Analyser mes process internes pour détecter 2 à 3 usages concrets de leurs solutions (paiement, SaaS, cloud, marketplace, data).
  • Renforcer ma marque employeur : télétravail, formation, management, projet d’entreprise, pour rester attractif face à ces acteurs.
  • Nouer au moins un partenariat de formation (alternance, stage, bootcamp) avec un acteur numérique local pour sécuriser des profils.

Pour les élus et responsables de développement économique

  • Établir une cartographie précise des entreprises numériques de plus de 50 salariés sur le territoire, et de leurs besoins en compétences.
  • Mesurer régulièrement l’impact en termes d’emploi, de salaires, de création d’entreprises dérivées (spin-off, ex-salariés qui lancent leur start-up).
  • Travailler avec les écoles et universités pour aligner les cursus sur les besoins réels (web, data, cloud, cybersécurité, product management).
  • Prévoir l’impact immobilier : bureaux, mobilité, logements, afin d’éviter les tensions trop fortes sur certains quartiers.
  • Mettre en place des lieux de rencontre réguliers entre scale-ups, PME traditionnelles, industriels et investisseurs.

À retenir : les nouveaux géants du numérique français ne sont ni des sauveurs providentiels ni des menaces inéluctables. Ils sont des accélérateurs. Là où le territoire et les dirigeants d’entreprises savent se positionner, ils deviennent des leviers puissants de montée en gamme, de diversification et d’emploi qualifié. Là où l’on reste passif, ils accentuent les déséquilibres existants et fragilisent les acteurs les moins préparés.

La question n’est donc pas “faut-il plus ou moins de géants du numérique en France ?”, mais : comment organiser mon entreprise et mon territoire pour que leur croissance devienne aussi la mienne ?