Le secteur agricole est en train de vivre le même type de rupture que l’industrie a connu avec l’automatisation et l’IoT. Capteurs, robots, IA, plateformes de données : en quelques années, des start-up très ciblées ont fait passer certaines exploitations d’une logique “réactive” à une gestion pilotée par la donnée et les algorithmes.
Pour un dirigeant d’exploitation, un industriel de l’agro, un investisseur ou un fournisseur de services B2B, ces innovations ne sont pas qu’un sujet de curiosité technologique. Elles redessinent la chaîne de valeur : qui détient la donnée, qui maîtrise la relation avec l’agriculteur, qui capte la marge.
Dans cet article, je vous propose de passer en revue cinq start-up qui transforment déjà l’agriculture grâce au numérique et à la robotique, avec à chaque fois : le modèle, des chiffres, et des leviers concrets à en tirer pour votre propre activité.
Naïo Technologies : les robots de désherbage qui reconfigurent le travail du sol
Basée près de Toulouse, Naïo Technologies est l’une des références mondiales de la robotique agricole. Fondée en 2011, la société conçoit des robots autonomes pour le désherbage mécanique et le binage, principalement pour le maraîchage, la viticulture et certaines grandes cultures.
Quelques repères :
- Plus de 400 robots déployés dans une vingtaine de pays (Europe, Amérique du Nord, Japon).
- Plus de 35 millions d’euros levés depuis la création.
- Portefeuille de robots (Oz, Ted, Orio…) adaptés à des cultures et tailles d’exploitation différentes.
Le cœur de la proposition de valeur de Naïo est triple :
- Réduire la main-d’œuvre sur des tâches répétitives (désherbage, binage), dans un contexte de pénurie de saisonniers et de hausse du coût du travail.
- Diminuer l’usage d’herbicides, sous pression réglementaire et sociétale.
- Standardiser les pratiques culturales grâce à la robotique et à la vision par ordinateur.
Pour un chef d’exploitation, l’équation économique est assez simple : là où un désherbage manuel peut nécessiter 100 à 300 heures de travail par hectare et par an, un robot autonome réduit le besoin de main-d’œuvre de plusieurs dizaines de pourcents, avec une meilleure régularité d’exécution. Sur des cultures à forte valeur (légumes frais, viticulture), le retour sur investissement se calcule en quelques campagnes.
À retenir : Naïo illustre comment un robot bien positionné sur un “pain point” précis (désherbage) peut imposer un standard technique et créer un quasi-monopole de fait sur certains segments de culture.
Leviers pour votre business :
- Identifier dans votre chaîne de valeur les tâches répétitives, réglementairement sensibles et à forte intensité de main-d’œuvre : ce sont des cibles naturelles pour la robotisation.
- Penser “robot + service” : la valeur n’est pas que dans la machine, mais aussi dans la maintenance, les mises à jour logicielles, la formation et la collecte de données agronomiques.
Sencrop : capteurs météo connectés et pilotage fin des intrants
Sencrop, start-up lilloise fondée en 2016, s’est imposée comme un acteur central de la météo de précision pour l’agriculture. Son modèle : un réseau de stations météo connectées, accessibles par abonnement, qui permettent aux agriculteurs de piloter leurs interventions (semis, traitements, irrigation) au plus près des conditions réelles des parcelles.
Quelques chiffres récents :
- Plus de 25 000 stations connectées en Europe.
- Plus de 20 pays couverts, avec une densité particulièrement forte en France et en Allemagne.
- Plusieurs tours de table pour un total dépassant 30 millions d’euros.
Le pari de Sencrop est simple : la donnée météo générique (Météo France, services publics) est trop grossière à l’échelle d’une parcelle. Or, un décalage de quelques heures dans un traitement fongicide ou un semis peut coûter très cher en rendement ou en volume de produits phytosanitaires gaspillés.
En combinant :
- Des stations météo basse consommation, faciles à installer,
- Une application mobile ergonomique,
- Des modèles agronomiques (risques de maladie, fenêtres de traitement),
Sencrop transforme la météo en outil de pilotage opérationnel pour l’exploitant et ses partenaires (coopératives, négociants, chambres d’agriculture).
Pourquoi c’est structurant pour la filière : la météo ultra-locale devient un socle pour d’autres services : assurance paramétrique, conseil agronomique à distance, optimisation des itinéraires techniques. Celui qui contrôle ce flux de données est bien placé pour agréger une offre plus large.
À retenir : à travers un objet apparemment simple (une station météo), Sencrop bâtit une plateforme de données qui peut se monétiser en B2C (abonnement agriculteurs) et en B2B (accords avec coopératives, assureurs, agro-industriels).
Questions à vous poser :
- Quelles données “de terrain” de votre secteur sont aujourd’hui sous-exploitées ou trop peu précises ?
- Comment transformer un produit matériel (capteur, robot, machine) en abonnement récurrent grâce à la donnée qu’il génère ?
Ÿnsect : robotiser l’élevage d’insectes pour produire protéines et engrais
Ÿnsect est souvent citée pour sa dimension “foodtech” et sa promesse de protéines alternatives. Mais du point de vue business et industriel, c’est surtout un cas d’école de robotisation extrême et de pilotage numérique d’un process biologique.
Basée en France, la société :
- Exploite l’une des plus grandes fermes verticales d’insectes au monde à Poulainville (près d’Amiens).
- A levé plus de 400 millions d’euros depuis sa création.
- Produit des farines protéiques et des engrais organiques issus du ténébrion meunier pour l’aquaculture, la petfood et l’agriculture.
Le modèle industriel de Ÿnsect repose sur :
- Une automatisation poussée de la chaîne de production : distribution automatisée de la nourriture, contrôle climatique, surveillance par caméras et capteurs, robots de manutention.
- Un pilotage par la donnée : suivi des cycles de vie, optimisation des rendements, ajustement en temps réel des paramètres environnementaux.
- Une approche circulaire : valorisation de coproduits agricoles comme substrat, réduction des déchets, production d’engrais organiques.
Pour l’agriculture “classique”, l’intérêt est double :
- Amont : Ÿnsect est un débouché pour certains coproduits et résidus agricoles.
- Aval : les engrais organiques à base de frass (déjections d’insectes) offrent une alternative partielle aux engrais de synthèse, dans un contexte de volatilité des prix et de pression environnementale.
À retenir : la robotisation ne concerne pas seulement la parcelle. Elle s’étend à l’amont et à l’aval de la filière, et permet de faire émerger de nouveaux “maillons” (ici, l’élevage d’insectes) qui redéfinissent les flux de matières et de valeur.
Idées à transposer :
- Repérer des process agricoles ou para-agricoles encore très manuels (tri, transformation, conditionnement) et évaluer leur potentiel d’automatisation partielle ou complète.
- Explorer les logiques de valorisation circulaire : ce que vous jetez peut devenir la matière première d’un nouvel acteur… ou d’une nouvelle activité chez vous.
Ecorobotix : pulvérisation ultra-précise et réduction massive des phytos
Ecorobotix, start-up suisse active aussi en France, cible un autre levier majeur : la réduction des produits phytosanitaires. L’entreprise développe des équipements de pulvérisation intelligente capables de traiter uniquement les mauvaises herbes ou les zones ciblées, grâce à la vision par ordinateur et à l’IA.
Leur solution phare, montée sur des pulvérisateurs de grandes cultures, promet :
- Jusqu’à 95 % de réduction de l’herbicide utilisé.
- Une vitesse de travail compatible avec les cadences de l’agriculture de grande culture.
- Une intégration possible sur du matériel existant, limitant l’investissement initial.
Le principe : des caméras embarquées détectent en temps réel les mauvaises herbes ou les zones à traiter, et des buses pilotées indépendamment pulvérisent uniquement là où c’est nécessaire. Le tout est couplé à un GPS de précision et à des algorithmes de reconnaissance végétale.
Sur le plan business, le discours est très clair pour l’exploitant :
- Économie directe sur les phytos (moins de volume, moins de passages).
- Réduction du risque réglementaire (mise en conformité avec les objectifs de réduction des intrants).
- Argument commercial pour des filières à cahier des charges exigeants (agro-industrie, grandes marques agroalimentaires).
Pour les industriels de l’agroéquipement, Ecorobotix illustre un pivot stratégique : la valeur se déplace progressivement de la “ferraille” (la machine) vers le logiciel (IA de reconnaissance, algorithmes de dosage, données collectées). Le modèle économique peut donc évoluer vers :
- Du hardware + licence logicielle,
- Des mises à jour payantes intégrant de nouvelles cultures, de nouveaux modèles agronomiques,
- Des services de data analytics (cartes d’adventices, historique des traitements, etc.).
À retenir : Ecorobotix montre comment une brique de vision par ordinateur peut revaloriser un équipement existant et créer de la récurrence de revenus via le logiciel.
Points d’attention pour les dirigeants :
- Ne pas sous-estimer l’enjeu de propriété des algorithmes et des bases de données d’images : c’est un actif stratégique.
- Travailler très tôt l’interopérabilité avec les consoles, tracteurs et logiciels de gestion déjà présents chez les agriculteurs.
xFarm Technologies : transformer l’exploitation en entreprise pilotée par la donnée
xFarm Technologies, née en Italie et désormais présente dans toute l’Europe, se positionne comme une plateforme de gestion intégrée pour les exploitations agricoles. Son objectif : centraliser les données de la ferme (parcellaire, météo, machines, capteurs, intrants, comptabilité) pour en faire un véritable “ERP agricole”.
Quelques ordres de grandeur :
- Plus de 300 000 exploitations utilisatrices (directement ou via des partenaires) dans différents pays européens.
- Des partenariats avec des équipementiers, des coopératives et des agro-industriels.
- Un modèle freemium complété par des offres B2B pour les acteurs de la filière.
Dans la pratique, xFarm permet à un exploitant de :
- Cartographier ses parcelles et planifier les interventions.
- Suivre les consommations d’intrants, les coûts et les marges par culture.
- Connecter ses machines et capteurs pour automatiser la collecte d’informations.
- Générer plus facilement les documents réglementaires (traçabilité, registres phyto, etc.).
Pour la filière, la plateforme devient un outil de coordination :
- Une coopérative peut suivre en temps réel l’avancement des cultures de ses adhérents.
- Un industriel peut piloter des programmes de production sous contrat avec une meilleure visibilité.
- Des conseillers peuvent analyser les performances des exploitations et proposer des plans d’action ciblés.
À retenir : xFarm illustre la montée en puissance des plateformes logicielles qui aspirent à devenir l’interface principale entre l’agriculteur et l’écosystème (fournisseurs, banques, assureurs, industriels).
Enjeux stratégiques pour les acteurs du secteur :
- Accepter que la relation client (l’exploitant) soit en partie médiée par une plateforme tierce… ou développer sa propre solution.
- Définir une stratégie claire de partage et de valorisation des données (qui accède à quoi, à quelles conditions, avec quelle contrepartie ?).
Ce que ces 5 start-up disent de l’avenir de l’agriculture… et de votre stratégie
Au-delà des spécificités techniques, ces cinq start-up ont plusieurs points communs qui doivent retenir l’attention de tout dirigeant, qu’il soit agriculteur, industriel, investisseur ou prestataire de services.
1. La donnée devient l’actif central
Que ce soit la météo ultra-locale (Sencrop), les images de cultures (Ecorobotix, Naïo), les paramètres d’élevage (Ÿnsect) ou les données de gestion (xFarm), la valeur se déplace vers ceux qui :
- Captent la donnée sur le terrain.
- La transforment en recommandation ou en action automatique.
- La consolident à l’échelle d’un territoire ou d’une filière.
Action concrète : cartographiez les flux de données dans votre activité (production, logistique, vente, SAV) et identifiez :
- Ce que vous mesurez déjà.
- Ce que vous pourriez mesurer facilement (capteurs, appli mobile, API machines).
- Les décisions clés qui pourraient être améliorées par une meilleure donnée.
2. Le modèle économique bascule vers l’abonnement et le service
Robots, capteurs, plateformes logicielles : tous tendent vers des modèles de revenus récurrents (abonnements, licences, mises à jour, maintenance). C’est essentiel pour :
- Lisser les revenus et sécuriser le cash-flow des start-up.
- Financer la R&D continue (amélioration des algorithmes, nouvelles fonctionnalités).
- Ancrer une relation de long terme avec le client (et réduire le churn).
Action concrète : si vous vendez aujourd’hui un produit “one shot” (machine, service ponctuel, conseil), identifiez au moins une composante pouvant devenir récurrente :
- Contrats de maintenance préventive.
- Accès à une plateforme de suivi ou de reporting.
- Mises à jour logicielles premium.
3. La robotique répond à un problème très simple : main-d’œuvre et contraintes réglementaires
Naïo, Ecorobotix et Ÿnsect ont un point commun : ils répondent à deux forces de fond :
- La rareté et le coût croissant de la main-d’œuvre.
- La pression réglementaire sur les intrants, le bien-être animal, l’environnement.
Leur adoption ne repose pas sur l’envie d’“avoir un robot” mais sur un calcul économique et réglementaire très concret.
Action concrète : formalisez, pour votre exploitation ou votre entreprise :
- Les postes de coûts les plus sensibles à la main-d’œuvre.
- Les risques réglementaires majeurs (zones de non-traitement, restrictions produits, émissions, etc.).
- Les tâches où un écart de quelques heures ou jours a un impact significatif sur le résultat.
C’est souvent là que les robots et solutions numériques auront l’impact le plus fort.
4. Les plateformes s’imposent comme intermédiaires structurants
Sencrop et xFarm, en particulier, se positionnent comme des “couches intermédiaires” entre l’agriculteur et les autres acteurs. Ils deviennent :
- Des points d’entrée pour d’autres services (assurance, financement, conseil).
- Des hubs d’intégration pour les machines, les capteurs, les fournisseurs.
- Des sources de données agrégées pour les analyses de filière.
Action concrète : décidez si votre stratégie est de :
- Devenir vous-même une plateforme sur un segment spécifique (ex : une filière, un territoire, un type de culture).
- Vous appuyer sur des plateformes existantes et y intégrer vos services.
- Limiter votre dépendance à ces plateformes en gardant un accès direct aux données clés.
5. L’avantage compétitif sera dans la capacité d’intégration
Aucune de ces start-up ne couvre tout le spectre : robotique, météo, gestion, engrais, pulvérisation… L’agriculteur se retrouve rapidement avec plusieurs briques technologiques. Ceux qui tireront le mieux leur épingle du jeu seront :
- Les acteurs capables d’intégrer ces briques dans un process opérationnel fluide (conseillers, coopératives, intégrateurs).
- Les industriels qui conçoivent leurs produits pour être nativement interopérables.
Dernier filtre à appliquer à vos propres projets : chaque fois que vous envisagez une innovation numérique ou robotique, posez-vous trois questions simples :
- Quel indicateur économique précis sera amélioré (€/ha, h/ha, rendement, risque) ?
- Comment l’intégration au quotidien se fera-t-elle, très concrètement, dans l’organisation existante de l’exploitation ou de l’usine ?
- Quelle donnée nouvelle sera créée, et comment pourra-t-elle être valorisée demain au-delà du cas d’usage initial ?
Les cinq start-up présentées ici montrent qu’il est possible d’apporter des réponses très différentes à ces questions… mais qu’une constante demeure : dans l’agriculture comme ailleurs, ceux qui gagnent ne sont pas ceux qui ont la technologie la plus spectaculaire, mais ceux qui résolvent un problème métier, avec un modèle économique robuste et une exécution opérationnelle irréprochable.
